MECHTA MECHTA MECHTA

A mi-chemin entre la symétrie

"J'ai entendu mon maître d'école dire que celui qui utilise une machine accomplit son travail machinalement. Celui qui fait son travail machinalement finit par avoir le coeur d'une machine et celui qui porte en son sein le coeur d'une machine perd sa simplicité. Celui qui a perdu sa simplicité devient incertain dans les mouvements de son âme. L'incertitude dans les mouvements de l'âme est une chose contraire à l'honnêteté. Ce n'est pas que je ne connaisse pas les choses dont tu me parles: j'aurais honte de les utiliser."
Tchouang-Tseu il y a 2500 ans.

Marcel patientait immobile alors que le technicien peaufinait quelques ajustements à son port sociétal. La connexion temporaire qu'il devait supporter pendant l'opération ne bénéficiait ni de la finesse ni du flux de son lien habituel, mais le long fil de communication qui descendait des nuages jusqu'à cette béante ouverture au sommet de son crâne méritait toute l'attention au monde.

Il n'avait rien sentit qui n'allait pas avec le bon vieux port qu'il portait depuis sa naissance (ou presque), mais un vérificateur au Centre d'Attention Approprié y avait décelé une anomalie, et un technicien avait été envoyé corriger la défectuosité.

Comme l'opération n'était qu'une affaire de quelques minutes, Marcel considérait que cela ne pourrait causer de troubles persistants. Tellement d'histoires redoutables lui parvenaient - un doute l'occupa - mais le mécano avait déjà rétabli sa liaison permanente. Un vérificateur lui faisait parvenir la nouvelle d'une autre panne, le mécano frotta ses mains contre sa chemise bleue et fila, suivant ses ordres.

A reprendre lui-même le volant, Marcel chassa l'idée trouble, se laissant hypnotiser par la route incessante. Le sortilège fit durer son effet indistinct sur plusieurs kilomètres. Il se retrouva bientôt à l'orée de la ville, y brûlant un feu rouge en toute impunité, sans même le réaliser.


Il y a quelques années, quand Marcel avait commencé son emploi à l'usine du secteur, la vie n'était pas si moche, pas comme aujourd'hui. Son patron n'était pas idéal, loin de là. Son travail n'était pas de tout repos, au contraire. Beaucoup de petites tâches insignifiantes, comme le café ou les photocopies, mais Marcel aimait les photocopies.

Avec quel soin il s'y mettait! La chaleur des feuilles, quand elles sortaient une à une de la machine. La lumière que celle-ci octroyait à son opérateur. Le doux parfum qui émanait délicatement. Tout pour l'enivrer. Il pouvait s'y adonner pendant des heures - il ne pensait à rien et c'était pour lui un bonheur immense, un îlot de paix et de solitude. Mais son supérieur ne voyait pas cela du même oeil.

Son employeur allait dorénavant confiner Marcel à la photocopieuse, pour son plus grand malheur. En effet, la routine avait ennuyé l'opérateur assez rapidement. Celui qui y prenait autrefois plaisir commençait à regretter son destin. Les photocopies se voulaient d'abord une distraction, une pause entre courrier, café et autres besognes. C'était maintenant une source intarissable de frustrations, feuille sur feuille. Mais sachant démontrer qui était le maître, son supérieur allait devenir plus cruel encore.

Quand l'employeur comprit que Marcel allait craquer, il le désigna pour vider les cendriers. Au début, c'était un répit que d'abandonner l'infernale photocopieuse. Mais le cycle recommençait et ce fût aux cendriers qu'il en voulait.

Cela durait des mois, puis il était transféré à un autre poste, une autre tâche unique, et combien lamentable. Depuis Mars, il faisait le café, seulement le café. De 9 heures à 17 heures, faire le café.

C'est à tout cela qu'il pensait quand il brûla le feu rouge. C'est comment il s'évita une contravention, sa distraction se propageant à toutes les sphères. C'est pourquoi il venait en ville maintenant. Son patron aura réussi à le faire disjoncter, et au lieu de se rendre faire le café ce matin, il avait pris le chemin de la ville. Il venait s'exorciser.

Le port sociétal aura finalement réalisé la promesse d'un village global, rendant désuète les villes pour voir ses habitants migrer vers les banlieues disséminées un peu partout sur la planète.

La ville n'est plus l'endroit pour venir se balader. Ce n'est pas tout le monde qui l'aura abandonné, bien entendu, mais cela reste un lieu très gris où les immeubles sont tous laissés à eux-mêmes, sauf quelques-uns, abritant ses habitants les plus tenaces. Il y subsiste quelques commerces, le plus souvent illicites. On y retrouve gourous et marginaux de tout acabit.

Partout en occident serait plus juste. Le port sociétal projetait son inaliénable emprise, mais ses tentacules ne pouvaient rien en orient.


Devant lui, à quelques mètres, une femme gardait tant bien que mal un oeil sur son fils. Un homme vêtu de l'uniforme bleu foncé et portant la casquette réglementaire des mécanos s'affairait au crâne de l'enfant docile. Le cordon organique qui reliait cette tête s'élevait plus haut que tous les édifices avoisinants. Marcel voyait pulser le tube diaphane, un liquide circulant inlassablement en son coeur. Il imagina qu'une partie des ses pensées s'y acheminait, en même temps qu'il ressentit celles du garçon. Un rapide coup d'oeil sur le port de la mère puis celui du mécano le fit tourner le regard.

Il retrouva rapidement son chemin, suivant l'itinéraire qui résonnait sans cesse dans sa tête. Un mois exactement qu'il avait contacté son gourou pour la première fois. La journée qu'il fut résolu, un homme lui communiquait l'intention de le rencontrer. Il reçut comme instruction un rendez-vous. Il profiterait d'un mois pour mûrir sa décision, et connaîtrait opportunément les coordonnées pour cette rencontre. Dans cette ville qu'il n'avait jamais visité, il suivait un parcourt pourtant familier.

Il gara sa voiture avec une exactitude déconcertante. Un mécanisme de pilote-automatique s'était enclenché et dès lors chaque pas fut calculé pour répondre à une multitudes de paramètres indéchiffrables. Chaque geste en accord parfait avec les pensées d'un protagoniste distant, discret, indiscernable mais combien présent. Marcel retrouva le sentiment réconfortant de circuler en toute sécurité, porté par les bras de Morphée. Ainsi, il suivi le chemin dicté par la sirène jusqu'à reprendre conscience au seuil d'une porte massive.

A l'intérieur de l'appartement il trouva un fauteuil et s'assit subitement. Quelques secondes plus tard, un autre homme entra. Marcel le regarda avec admiration refermer derrière lui cette porte comme une immense pierre. Le gourou expliqua qu'il n'avait plus rien à apprendre de sa part. Son cheminement des dernières semaines à l'instar de la coïncidence qui les avait réunis ici démontrait forcément qu'il pouvait désormais s'inscrire au bal des affranchis.

Marcel suivit son guide jusqu'au balcon. Dehors, en bas, quelques punks passaient et leur vacarme attira son attention. Même chez les plus révoltés, le port sociétal était indispensable. Marcel sentit une légère tension dans son cou. Sa tête se releva, puis ses pieds ne touchaient plus le sol. Il entamait son ascension finale.

Pendu comme un pantin au bout de sa ficelle, il pouvait encore discerner la petite meute de punks, et sans en être absolument certain, un petit garçon et sa maman à la porte de l'immeuble qu'il quittait définitivement. Il surprit ses mains qui, dans un dernier sursaut humanitaire, voulait le détacher de cette emprise cosmique pour les prévenir, mais la honte le fit se raviser.


Mechta: de l'arabe: groupement de quelques maisons en dehors de l'agglomération principale d'une commune; veut aussi dire rêve en russe.

A mi-chemin entre la symétrie (MECHTA MECHTA MECHTA)
© mardi 12 décembre 2000 à Montréal Robin Y. Millette
modifications: lundi 24 décembre 2001: minimes retouches aux premiers paragraphes